8.
Des courses en pleine nuit
Les garçons enfilèrent leurs pantalons encore humides et Matt récupéra son épée qu’il sangla sur son dos.
— Comment va-t-on sortir de la ville ? interrogea Tobias. Si tous les ponts sont comme celui qu’on a vu ce midi, c’est mission impossible.
— On n’emprunte aucun pont. On descend vers le sud.
— Mais on ne peut pas, il n’y a pas de pont pour quitter Manhattan par le sud !
— C’est ce que je viens de te dire : on n’en prend pas. On passe par un tunnel. Le tunnel Lincoln, sous la rivière de l’autre côté de la ville.
— Et qu’est-ce qui te fait croire qu’il ne sera pas occupé par les… les mutants ?
— Ils ne voient pas dans le noir. Celui qui était dans ton couloir n’arrêtait pas de se cogner. Même s’ils semblent bêtes, je ne crois pas qu’ils aillent se piéger dans un endroit obscur. Parce que l’électricité du tunnel doit être coupée comme partout.
Tobias soupira.
— De toute façon on n’a pas le choix, pas vrai ?
Matt approcha de la sortie et, après s’être assuré que le champ était libre, il s’élança dans la neige, Tobias sur les talons.
Ils ne tardèrent pas à apercevoir les lumières blanches des échassiers qui patrouillaient dans les avenues, et Matt bifurqua vers la forêt en évitant ces guetteurs au regard perçant. Lorsqu’une branche craqua tout à coup près d’eux, Matt songea aussitôt aux ours polaires du zoo et s’apprêtait à courir de toutes ses forces. Au lieu de quoi ils virent un homme, ou plutôt un mutant, compte tenu de son visage plissé et des énormes pustules qui le recouvraient. Il se tenait assis et tapait une boîte de viande en conserve contre une pierre, sans les avoir détectés. Cette vision d’un adulte difforme au milieu de Central Park en pleine nuit, incapable d’ouvrir une boîte de conserve, fit autant de peine à Matt que de peur.
Le jeune garçon hésita à tirer son épée, mais préféra limiter les mouvements pour ne pas alerter le mutant. Ce dernier tapa violemment sa boîte et émit un grognement de colère en constatant qu’elle n’était pas brisée. Matt et Tobias parvinrent à s’éloigner sans être repérés.
Ils finirent par atteindre la limite du parc, et Matt se rendit compte qu’il éprouvait des regrets à sortir du couvert de la végétation alors qu’il l’avait tant craint dans la journée. Il fallait traverser la large avenue Broadway pour rejoindre des axes plus discrets, mais trois échassiers sillonnaient les environs.
— On va se dépêcher et pas un bruit ! prévint Matt. Si l’un de ces trucs nous voit, il va se mettre à crier comme tout à l’heure pour ameuter ses copains et on sera fichus.
— Avec toute cette neige au milieu de la rue, on ne pourra pas courir, constata Tobias. Regarde, tu crois pas qu’on pourrait passer par là ? (Il montra du doigt l’entrée du métro.) On descend, on longe les voies et on ressort pas très loin du tunnel Lincoln, exposa-t-il.
Matt allait approuver vivement lorsqu’ils virent un échassier sortir du métro.
— Mauvaise idée…, rectifia Tobias.
— On s’en tient au premier plan. Tu es prêt ? C’est parti !
Matt s’élança, penché en avant pour ne pas attirer l’attention, bientôt suivi par Tobias. Ils étaient contraints de lever les jambes très haut et s’enfonçaient jusqu’aux cuisses à chaque pas. Un échassier apparut au carrefour suivant, ses yeux sondant le sol devant lui. Matt pressa l’allure. L’échassier hésita, puis prit finalement leur direction, ses échasses laissant dans son sillage des trous profonds. Il marchait beaucoup plus facilement et donc plus vite qu’eux. Ses yeux balayaient toujours la neige deux mètres devant lui. S’il levait la tête, ou du moins cette capuche qui lui servait de tête, il ne pourrait manquer les deux garçons. Matt jeta un coup d’œil à son compagnon qui suivait au même rythme.
Ils atteignirent le trottoir opposé avant que l’échassier ne soit sur eux et Tobias découvrit un renfoncement dans lequel il tira Matt. L’échassier passa devant eux, sans ralentir.
— C’était moins une, soupira Tobias quand la créature se fut éloignée.
La suite se déroula mieux. Ils trouvèrent leur rythme, progressant de recoin en recoin, attendant que les échassiers soient le plus loin possible pour traverser les rues. Ils longèrent ainsi vingt pâtés de maisons en une heure, et approchèrent enfin le tunnel Lincoln, épuisés par cette marche forcée dans la neige et l’éprouvante vigilance de tous les instants. Entre deux barres d’immeubles ils avaient vu un échassier repérer deux mutants qui titubaient et, après les avoir sondés minutieusement, l’échassier était reparti sous les regards ahuris des deux humanoïdes. Si on ne pouvait parler d’alliance, il existait du moins une « neutralité bienveillante » entre les deux espèces, nota Matt. Neutralité bienveillante était l’expression préférée de leur professeur d’histoire au collège. Y repenser lui arracha le cœur. Tout ce qui avait trait à leur quotidien d’avant la tempête lui déchirait la poitrine. Ne revivraient-ils jamais leur existence paisible ? Avaient-ils perdu leurs parents, leurs amis et le confort de la vie normale pour toujours ? Matt préféra ne plus y songer avant que sa gorge l’étouffe à nouveau et qu’il ne puisse plus contrôler ses émotions. Ce n’était pas le moment de craquer.
Tobias l’attrapa par la manche pour lui désigner un grand magasin de sports :
— Tu ne crois pas qu’on devrait faire une pause ravitaillement ? Après tout, le sud c’est vaste, ça peut nous prendre des jours. On pourrait s’équiper en conséquence.
— Excellente idée !
La porte était fermée, alors Matt tira son épée, s’assura qu’aucun échassier n’était en vue et frappa un grand coup dans la vitrine avec le pommeau. L’arme ricocha et le garçon faillit s’effondrer. Il mobilisa à nouveau ses forces, serra la poignée de l’arme dans ses deux mains et cette fois lança tout le poids de son corps dans le balancier de ses épaules. La vitre se transforma en une grosse toile d’araignée, le verre était fêlé, un trou marquait le point d’impact mais il tenait bon.
— La vache ! s’étonna Tobias. J’aurais jamais cru que c’était si difficile.
La troisième fois fut la bonne, toute la vitrine céda. Matt se jeta en arrière et elle dégringola, heureusement amortie par la neige qui empêcha le vacarme de résonner dans toute la rue.
— C’est l’heure des soldes, annonça Matt sans joie.
Ils allumèrent la lampe-torche de Tobias, Matt avait perdu la sienne avec sa besace, et ils parcoururent les allées en examinant les produits. Tobias s’arrêta devant les sacs de randonnée et en sélectionna un grand pour remplacer le sien. Le nouveau disposait de poches un peu partout et d’une bien meilleure contenance. Matt préféra un petit, pour ne pas entraver ses mouvements avec l’épée dans le dos, et à sa grande joie retrouva une besace comme la sienne. Ils passèrent ensuite au rayon des duvets et en choisirent deux, dernier cri : selon la notice, ils ne tenaient aucune place et offraient une chaleur sans égale.
— De toute façon, s’il s’agit de publicité mensongère je ne sais pas à qui on ira se plaindre, fit Tobias que les emplettes remettaient d’aplomb.
Tobias avait toujours été un garçon pragmatique. Partir pour la grande aventure ne le dérangeait pas en soi, à condition de disposer du matériel adéquat. Dans les linéaires suivants il s’empara de lampes-torches, de piles, de bâtons lumineux, de nourriture lyophilisée, d’un réchaud à gaz avec cartouche et d’un nécessaire de table. Les vêtements suivirent. Ils remplirent leurs sacs d’accessoires divers pour ne manquer de rien, et allaient faire demi-tour lorsque Tobias fut attiré par le comptoir des armes à feu.
— J’ai jamais aimé ça, avoua-t-il, mais je crois que les circonstances ont changé. Je serai pas contre un fusil à…
Il s’arrêta devant les râteliers et illumina la croûte de métal qui les recouvrait.
— Ça alors… On dirait que les armes ont fondu…
— Pas toutes, corrigea Matt en désignant l’autre allée.
Les arcs de compétition s’alignaient sur les présentoirs.
— Je te le dis : tout ce qui se passe depuis hier n’est vraiment pas normal, protesta Tobias. Le monde change ? Pourquoi pas… Les gens sont vaporisés ou sont transformés en mutants ? À la rigueur ! Mais que les véhicules disparaissent et que les armes fondent, c’est un truc que je ne saisis pas bien.
— C’est la Terre qui se rebelle contre l’homme, sa pollution et ses guerres, proposa Matt sans y croire.
Tobias se tourna vers lui, très sérieux :
— Tu crois ?
Matt haussa les épaules.
— Nan, enfin j’en sais rien. Viens, il faut pas traîner.
Tobias approuva vivement et examina les arcs. Il choisit un modèle de moyenne taille, et un carquois à couvercle qu’il déforma en tassant les flèches au maximum. Les deux garçons terminèrent leurs emplettes en s’équipant d’un gros couteau de chasse qu’ils accrochèrent l’un à sa ceinture, l’autre à sa cuisse.
Cinq minutes plus tard ils étaient dehors, et s’avançaient vers l’entrée du tunnel Lincoln.
Un léger clapotis les intrigua, Matt pressa le pas.
L’entrée du tunnel se dessina. Matt s’immobilisa d’un coup.
Leur fuite n’allait pas être simple.